Les coureurs de marathon et d ultramarathon ne développent pas le même profil cardiaque. Le premier est marqué par un remodelage de l atrium gauche et des marqueurs de fibrose associés à un risque documenté de fibrillation atriale. L ultra déplace le stress vers le cœur droit et l inflammation systémique, avec un risque de FA encore mal quantifié.

Marathon vs ultramarathon : deux profils de cœur d endurance

Une analyse systématique de 29 études montre que les adaptations cardiaques chez les athlètes d endurance ne sont pas homogènes. Les coureurs de marathon et d ultramarathon présentent des schémas de remodelage bien distincts, avec des implications différentes sur le risque de fibrillation atriale.

Le profil marathon : remodelage de l atrium gauche et fibrose

Chez les coureurs de marathon, plusieurs éléments ressortent de manière répétée.

  • Augmentation progressive du volume de l atrium gauche avec l exposition cumulative à l entraînement et au nombre de marathons.
  • Indice de masse du ventricule gauche significativement plus élevé que chez les témoins, reflet d un remodelage lié à la charge chronique.
  • Association, dans des cohortes d endurance mixtes, entre masse du ventricule gauche augmentée et signes de fibrose myocardique observés en imagerie.

Sur le plan moléculaire, on observe une signature compatible avec un stress de paroi et un remodelage fibrotique.

  • Galectine 3 en hausse marquée après marathon, biomarqueur impliqué dans la fibrose myocardique.
  • Augmentation du PIIINP, propeptide du collagène de type III, indiquant un renouvellement du collagène et une signalisation fibrotique accrue.
  • sVCAM 1 et VCAM 1 augmentées après course, corrélées au volume de l atrium gauche, signe de stress endothélial lié à ce compartiment.

Chez le marathonien, le remodelage concerne surtout l atrium et le ventricule gauches, avec une empreinte fibrotique et endothéliale qui crée un terrain propice à la fibrillation atriale.

Risque de fibrillation atriale chez les marathoniens

Les données sur la fibrillation atriale sont particulièrement solides dans la population des marathoniens et des athlètes d endurance assimilés.

  • Incidence de la fibrillation atriale variant d environ 0,43 cas pour 100 personnes années à plus de 4 pour cent selon les cohortes.
  • Hazard ratio pouvant atteindre 8,8 pour la fibrillation atriale isolée chez les hommes très entraînés.
  • Chez des athlètes féminines d élite d endurance, risque également accru, avec des hazard ratios autour de 3,6 à 3,7.
  • Une méta analyse sur trois cohortes aboutit à une prévalence groupée d environ 4,23 pour cent, supérieure à celle de populations générales appariées pour l âge.

La taille de l atrium gauche apparaît comme un marqueur clé.

  • Les études montrent de façon répétée que le diamètre ou le volume de l atrium gauche prédit l incidence de fibrillation atriale chez les athlètes d endurance.
  • Le volume d entraînement et le nombre de compétitions longues terminées renforcent progressivement ce remodelage.

Plus l exposition à l endurance de type marathon s accumule, plus l atrium gauche se dilate et plus le risque de fibrillation atriale augmente, même chez des athlètes en pleine forme clinique.

Le profil ultra : cœur droit et inflammation systémique

Chez les coureurs d ultramarathon, la signature cardiaque se déplace vers les cavités droites et l inflammation systémique.

  • Remodelage prédominant de l atrium droit, avec augmentation de son volume et diminution de la déformation longitudinale globale.
  • Augmentation du volume télédiastolique du ventricule droit et baisse transitoire de sa fonction systolique après course.
  • Baisse temporaire de la fonction systolique du ventricule gauche décrite dans certaines études, mais le stress principal reste orienté vers le cœur droit.

Sur le plan des biomarqueurs, la physiologie de l ultramarathon est marquée par une réponse inflammatoire et endothéliale étendue.

  • Hausse de la protéine C réactive ultrasensible pendant l épreuve et plusieurs jours après, traduisant une inflammation systémique prolongée.
  • Augmentation de l E sélectine soluble, témoin d une activation endothéliale généralisée.
  • Dans certains travaux, proportion plus faible de profils très élevés d interleukine 6 par rapport à des témoins, suggérant une forme d adaptation anti inflammatoire chez les ultra runners habitués à ces charges extrêmes.

Chez l ultramarathonien, le cœur droit et l organisme entier encaissent un stress mécanique et inflammatoire intense, mais l impact précis sur la fibrillation atriale reste encore mal quantifié.

Risque de fibrillation atriale chez les ultra runners : une zone grise

Contrairement aux marathoniens, aucune des études recensées ne permet de calculer de manière robuste l incidence ou la prévalence de la fibrillation atriale chez les coureurs d ultramarathon.

  • Les éléments présents suggèrent un terrain potentiellement arythmogène, en particulier côté atrium droit.
  • La combinaison remodelage du cœur droit plus inflammation systémique pourrait favoriser certains troubles du rythme, mais l absence de données longitudinales limite les conclusions.

Chez les ultra runners, le risque arythmique est plausible au vu du profil cardiaque et inflammatoire, mais les chiffres manquent pour le quantifier précisément.

Ce que cela signifie pour les triathlètes longue distance

Les triathlètes longue distance partagent plusieurs caractéristiques avec les marathoniens et les ultra runners, en particulier sur les formats comportant un marathon final après un volume important de natation et de vélo.

  • Volume d entraînement élevé et répété sur plusieurs années.
  • Nombre important d épreuves longues, parfois enchaînées au sein d une même saison.
  • Longs segments effectués à des intensités proches du seuil, avec une charge hémodynamique significative sur le cœur gauche.

Les données de la revue permettent de poser plusieurs constats utiles pour la population triathlon.

  • L atrium gauche est particulièrement sensible à la charge cumulée et aux efforts longs répétés, comme ceux rencontrés sur marathon et triathlon longue distance.
  • Les marqueurs de fibrose et de stress endothélial montrent qu au delà d un certain seuil d exposition, le remodelage n est plus seulement adaptatif.
  • La prévalence de fibrillation atriale autour de 4 pour cent observée dans les cohortes d endurance est supérieure à celle de sujets appariés non sportifs, malgré un profil globalement favorable sur le plan cardiométabolique.

Pour un triathlète longue distance, la question n est pas de savoir si l endurance est bonne ou mauvaise, mais à partir de quel niveau d exposition le remodelage cardiaque commence à augmenter clairement le risque d arythmies.

Adapter l entraînement pour protéger son cœur

L objectif n est pas de diaboliser l endurance longue, mais de la pratiquer avec une stratégie à long terme compatible avec la santé cardiaque.

1. Penser volume en années, pas seulement en blocs

  • Éviter l augmentation continue et sans limite du volume annuel sous prétexte d une progression constante.
  • Structurer la planification avec des phases de montée, de stabilisation et de décharge, en tenant compte de l historique complet.
  • Limiter le nombre de compétitions extrêmement exigeantes dans une même saison, même si la récupération subjective semble bonne.

2. Sélectionner soigneusement les objectifs majeurs

  • Plutôt que d accumuler marathons, triathlons longue distance et ultra formats, choisir un à deux rendez vous clés par an.
  • Utiliser les autres courses comme des étapes contrôlées, avec une charge cardiaque volontairement maîtrisée.

3. Aménager des périodes de respiration cardiaque

  • Programmer des blocs où l intensité reste majoritairement en endurance fondamentale, avec peu de travail proche du seuil.
  • Valoriser le sommeil, la gestion du stress et la récupération comme des leviers cardiaques à part entière.

4. Surveiller ses signaux et son profil individuel

  • Être attentif aux palpitations inhabituelles, aux irrégularités de pouls, à l essoufflement anormal à basse intensité.
  • En cas de doute, demander un avis en cardiologie du sport, en particulier si l on cumule plusieurs années de forte charge et d épreuves longues.
  • Pour certains profils, la mesure régulière de paramètres cardiaques en imagerie peut aider à objectiver le remodelage atrial.

Charge optimale ne signifie pas charge maximale. Le but est de trouver le point d équilibre où le cœur profite des bénéfices de l endurance sans basculer dans un remodelage trop propice aux arythmies.

Perspectives et recherche future

La revue souligne plusieurs pistes pour les années à venir.

  • Conduire des études longitudinales chez les ultra runners pour documenter précisément la fibrillation atriale dans cette population.
  • Intégrer des marqueurs structurels, électriques et moléculaires, comme certains microARN, dans des scores de risque adaptés aux athlètes.
  • Mieux comprendre les différences liées au sexe, la fibrose myocardique semblant plus fréquente chez certains profils masculins, alors que l incidence de fibrillation atriale est accrue chez des athlètes féminines d élite.

Les connaissances progressent, mais un message demeure constant pour les athlètes d endurance : la surveillance cardiaque individualisée et une gestion réfléchie de la charge sont des alliées indispensables pour durer dans la performance.

Questions Fréquentes

Un triathlète longue distance est il forcément à risque élevé de fibrillation atriale ?

Non, la pratique de l endurance reste globalement cardioprotectrice par rapport à un mode de vie sédentaire. En revanche, les données montrent qu au delà d un certain niveau d exposition cumulative, en particulier chez les marathoniens très expérimentés, le risque de fibrillation atriale augmente. L objectif est donc de gérer la charge sur le long terme, et non de la pousser systématiquement au maximum.

Marathon ou ultramarathon : lequel est le plus risqué pour le cœur ?

Les marathoniens présentent un remodelage net de l atrium gauche associé à des marqueurs de fibrose et à une incidence de fibrillation atriale bien documentée. Chez les ultra runners, le remodelage se déplace vers le cœur droit avec une forte composante inflammatoire, mais le risque exact de fibrillation atriale reste mal quantifié. On ne peut pas dire que l un soit simplement plus dangereux que l autre, plutôt qu ils exposent le cœur à des stress différents.

Quels signes doivent m amener à consulter un cardiologue du sport ?

Les principaux signaux d alerte sont l apparition de palpitations inhabituelles, la sensation de battements irréguliers, un essoufflement anormal à basse intensité, une baisse de performance inexpliquée ou des malaises. Si tu cumules de nombreuses années d endurance intense et plusieurs épreuves longues par saison, un bilan régulier en cardiologie du sport peut être discuté même en l absence de symptôme.

Comment concilier haut niveau en endurance et protection cardiaque ?

En structurant ta saison, en limitant le nombre de très grosses courses, en gérant ton volume sur plusieurs années, en planifiant des phases de respiration cardiaque et en restant attentif à tes signaux internes. L enjeu n est pas de renoncer à l endurance longue, mais de l inscrire dans une stratégie de performance durable.